jeudi 23 mars 2017

Paul Delvaux en son musée de Saint-Idesbald

Paul Delvaux en son musée de Saint-Idesbald
Par Edmond Morrel

Saint-Idesbald est un village de la côte belge, à quelques kilomètres de la frontière française. Il est connu dans le monde entier par tous ceux qui s’intéressent à la peinture et savent que s’y trouve le musée consacré à un des plus grands peintres du XXème siècle, Paul Delvaux.
Ce musée privé, attaché à la Fondation Paul Delvaux créé en 1982 du vivant du peintre qui venait souvent y passer quelques heures, a été plusieurs fois modernisé et adapté aux exigences de la muséographie moderne. Ainsi a-t-il bénéficié d’une véritable cure de jouvence en 2015.
Les plus grands musées du monde ne s’y sont pas trompés en exposant à leurs cimaises l’une ou l’autre œuvre peinte de l’artiste. Pourtant c’est à Saint Idesbald, la petite cité balnéaire qu’avait adoptée Delvaux, que se trouve la plus grande collection dont la valorisation, la préservation et l’exposition sont réalisées au sein d’une Fondation d’utilité publique animée, depuis le décès de son père, Charles Van Deun, par l’infatigable Julie Van Deun.
La conservatrice de la fondation a de qui tenir : elle est la fille de Charles van Deun, neveu de l’artiste, que Delvaux a désigné comme légataire universel à travers la Fondation qui porte son nom. Charles Van Deun nous a quitté en 2012 laissant à sa fille le soin de poursuivre cette formidable mise en valeur de la mémoire d’une œuvre qui a marqué son siècle.


Si vos pas vous conduisent à Saint Idesbald, arrêtez-vous pour déjeuner à Het Vlierhof, écoutez le vent du Nord chanter dans les peupliers et iriser l’étang du jardin, puis entrez dans ce musée qui présente la plus grande collection au monde d’oeuvres de Paul Delvaux sur une aire d’exposition de plus de 1000 mètres carrés et propose dorénavant des expositions temporaires mettant en évidence le fonds d’œuvres conservées dans la Fondation.

Après l’exposition consacrée à la lithogravure, qui s’est achevée en janvier de cette année, deux nouvelles occasions nous sont données d’explorer l’univers inépuisable du peintre surréaliste.

L’œuvre gravé

Une collection permanente et des expositions temporaires consacrées à l’œuvre du grand peintre belge Paul Delvaux sont, à partir du 1er avril, autant d’occasions de se rendre à Saint-Idesbald, petite station balnéaire de la côte belge, à quelques kilomètres de la frontière française.
Après une exposition consacrée, en 2016, à la lithogravure et aux œuvres réalisées à l’atelier parisien de Fernand Mourlot, le Musée Paul Delvaux inaugure la saison 2017 avec une deuxième exposition consacrée à l’œuvre gravé du peintre. Sous le titre « L’invitation au récit » la Fondation exposera du 1er avril au 31 juillet 2017 les œuvres inspirées à Delvaux par les univers de Paul Eluard, Claude Spaak, Jacques Meuris, Franz Hellens et Alain Robbe-Grillet. Les gravures, initialement conçues pour paraître dans des éditions luxueuses et rares, permettront au visiteur d’apprécier la complicité amicale entre Delvaux et les écrivains dont il illustre les récits, poèmes ou romans.

La saison  se clôturera par  une troisième exposition consacrée à la technique du verni mou : « Manière de crayon »
Du 1er août 2017  au 7 janvier 2018, se  clôturera le cycle consacré à l’œuvre gravé. Sous le titre « Manière de crayon », seront réunis les dessins réalisés par Delvaux qui, à la fin de sa vie, entreprend de se former à une technique nouvelle : le verni mou. Encouragé par son neveu, Charles Van Deun, Delvaux retrouve, avec la gravure dite en « manière de crayon », le bonheur singulier qu’a toujours représenté pour lui la pratique du dessin. Des travaux tout en finesse donnent une nouvelle occasion à l’artiste de célébrer la figure féminine.

Les Editions de la Fondation Paul Delvaux : une nouvelle collection de livres consacrés ou inspirés de la vie et de l’œuvre du peintre.

A l’été 2017, un triple catalogue, richement illustré, sera publié à l’occasion de « Manière de crayon », réunissant des textes des historiennes d’art Julie Van Deun (petite nièce du peintre) et Camille Brasseur et de l’écrivain Jean Jauniaux (- qui coordonnera dorénavant les publications des Editions de la Fondation Paul Delvaux-). Cet ouvrage inaugurera une collection de livres (catalogues, monographies, fictions) consacrés au peintre dont le cent-vingtième anniversaire de la naissance sera commémoré en septembre 2017.
Parmi ceux-ci, un recueil de nouvelles de Jean Jauniaux inspirées librement de la vie du peintre ou de certains dessins originaux et inédits. (Une de ces nouvelles est déjà accessible sur le site de la Fondation (www.delvauxmuseum.com ) et a fait l’objet d’une publication dans la revue littéraire « MARGINALES » (www.marginales.be ) ) et le catalogue d’une prochaine exposition consacrée aux aquarelles du peintre réalisées, à Saint Idesbald,  au lendemain de la deuxième guerre mondiale.


Edmond Morrel à Saint Idesbald le 24 mars 2017

A écouter sur la webradio www.espace-livres.be  deux entretiens que nous a accordé Julie Van Deun, petite nièce de Paul Delvaux et conservatrice du Musée. :
Et à propos de la première exposition de l’œuvre gravé, « La pierre à l’œuvre » :

Renseignements pratiques :

Les expositions « L’invitation au récit » (1er avril au 31 juillet) et « Manière de crayon » ( du 1er août 2017 au 7 janvier 2018) sont accessibles au
Musée Delvaux :
FOUNDATION PAUL DELVAUX MUSEUM
Av. Paul Delvauxlaan, 42
8670 St.-Idesbald - Koksijde
Belgium

Tel : +32 (0) 58 52 12 29
mail : info@delvauxmuseum.be



« L’invitation au récit »
Une nouvelle exposition de l'oeuvre gravé de Paul Delvaux
Du 1er avril au 30 juillet 2017


Le 1er avril 2017, le Musée Paul Delvaux inaugure la saison 2017 avec une deuxième exposition consacrée à l’oeuvre gravé du peintre. Sous le titre « L’invitation au récit » la Fondation exposera jusqu’ au 30 juillet 2017 les oeuvres inspirées à Delvaux par les univers de Paul Eluard, Claude Spaak,Jacques Meuris, Franz Hellens et Alain Robbe-Grillet. Les gravures, initialement conçues pour paraître dans des éditions luxueuses et rares, permettront au visiteur d’apprécier la complicité amicale entre Delvaux et les écrivains dont il illustre les récits, poèmes ou romans.

Sous l’égide de PEN Club Belgique, une visite guidée par Jean Jauniaux, Président de PEN Club Belgique, aura lieu le 1 avril 2017 à 10h00


mardi 14 mars 2017

"Les oreilles des éléphants" de Jean-François Fuëg

Il est certains livres dont on quitte la lecture comme en prenant congé d'un ami qui vous aurait raconté, avec les hésitations et les repentirs qu'imposent à la fois la mémoire et la pudeur, les épisodes  fondateurs de sa vie . Comme cela, l'air de ne pas y toucher, avec un sourire pour atténuer la gravité de la confidence, avec des anecdotes pour mieux illustrer l'environnement d'une enfance, avec des détails du quotidien pour situer l'époque, ou plutôt les époques. 


Cet "ami", vous ne le connaissez pas: son nom figure sur la couverture du "roman" Les Oreilles des éléphants que vous avez choisi dans la belle collection "Plumes du Coq" (Weyrich), une collection et une maison d'édition auxquelles vous avez pris l'habitude de faire confiance, est un écrivain. La couverture indique "roman", la quatrième évoque un "récit littéraire"
Vous vous êtes laissé séduire par les six lignes qui ornent le dos du livre et qui sont une vraie invitation à l'ouvrir, comme on entre dans la nostalgie, et à ne pas le quitter avant les dernières lignes: " Notre famille était parfaite, et ma sœur et moi aussi. Àsix ans, je montais sur une chaise en public pour expliquer, sous l’œil attendri de mes parents, la différence entre éléphants d’Asie et d’Afrique. Ma mère nous aimait parce que nous étions comme elle; il n’y aurait plus jamais de boucher slovaque dans la famille."
Comme tout "roman", le livre de Fuëg nous parle de bien davantage que de ce qu'il narre. Certes, il y a le récit biographique d'une famille, issue de l'émigration. Les parents du narrateur-auteur, "enfants d'immigrés (...) ont grandi tous les deux dans des milieux qui avaient fait de l'assimilation un projet de vie"
Jean-François Fuëg et Olivier Weyrich
A partir de ce constat, l'écrivain dénoue par courtes séquences irrespectueuses de  la chronologie, ces événements qui ont été à l'origine des destins croisés d'une famille qu'il observe de son propre point de vue, celui d'un adulte, père de famille, orphelin à présent de ses parents et confronté à ce livre où nous lisons, dans des chapitres courts, des Polaroïds littéraires, ce qu'il est advenu d'une soeur qui "prenait de plus en plus de liberté avec la réalité", de parents qui "mettaient un point d'honneur à ne pas exposer leurs émotions et tentaient de rationaliser tout ce qui les touchait", des amis, des voisins, des "autres". Et puis, en filigrane, le portrait de l'auteur se construit, comme un édifice de Lego, fait de briquettes de souvenirs, relus à travers un regard d'enfant-adulte. C'est peut-être l'adoption (involontaire) de ce point de vue si singulier qui évite à Fuëg de tomber dans ce piège qu'il déteste: "Je hais la littérature autocentrée. ". Même s'il le fait dans un de ces courts paragraphes qui constituent le livre, l'écrivain n'avait pas besoin de se justifier. Son texte démontre par sa seule force, "la force de la fiction (...): faire émerger le collectif derrière l'histoire personnelle"

On ressent que l'auteur n'a pas encore franchi le pas lui qui abrite son livre derrière la double identité de "roman" et de "récit littéraire". Son éditeur (Christian Libens intransigeant lecteur pourtant et co-directeur avec Frédéric Saenen de la collection qu'il avait créée avec le regretté Alain Bertrand) aurait du convaincre l'écrivain de ne pas se justifier et de se contenter de "ce qui compte (...): le geste d'écrire (...). "Ecrire doit être une nécessité" lui assénait pourtant son ami André...

Portrait d'une génération, d'une époque, d'un monde révolus, "Les oreilles des éléphants" de jean-François Fuëg nous parle d'un temps universel, qui touche chacun de nous au-delà de nos destins individuels, au-delà de nos âges. C'est en cela qu'il appartient de plain-pied à la littérature, celle qui nous réconforte dans le sentiment d'humanité. Celui-là fait de chacun de nous des êtres exceptionnels dont chacun vit son histoire, celle-là que la littérature nous aide à partager, nous éloignant soudain et avec bonheur, de la ténébreuse solitude.

Edmond Morrel, Bruxelles le 14 mars 2017

dimanche 5 mars 2017

"Dans la maison un grand cerf" de Caroline Lamarche

           (Dans le cadre des activités de PEN Club Belgique, nous publions des articles consacrés à l'actualité littéraire des écrivains membres du centre belge francophone de PEN International. Edmond Morrel avait rencontré la plupart d'entre eux à l'occasion d'interviews radio qui sont renseignées en fin de rubrique et qui sont toujours accessibles à l'écoute et au podcast sur www.espace-livres.be 
(Jean Jauniaux, Président de PEN Club Belgique )


          Ecrire à propos d'un roman consiste, nous semble-t-il, à en proposer une lecture, fut-ce à l'auteur de la fiction qui nous a entraîné dans ce processus singulier d'"abandon conscient de l'incrédulité", mais aussi dans les méandres des sensations et sentiments qui sillonnent, comme ces fleuves d'Afrique ou d'Amérique, des forêts aquatiques que nous savons habitées d'une faune et d'une flore, belles et menaçantes, envoûtantes et inquiétantes à la fois. Un roman, lorsqu'il appartient de plain pied à la littérature et pas seulement au récit fictif, présente bien des points communs avec l'être humain. Il a sa part visible, l'histoire qui nous est racontée, les protagonistes qui en sont les sujets ou, parfois, les objets, les lieux dans lesquelles elle se situe, le temps dont elle provient et qu'elle déroule au fil de notre lecture. Et puis, il y a la part d'ombre, d'invisible, de secret, d'inconnu, qu'une parole muette formule mentalement chez l'homme ou la femme, chez l'enfant aussi même si elle se formule peut-être moins avec des mots qu'avec des formules magiques et incantatoires, et dont le roman dévoile en les entrelaçant, la mélopée ininterrompue.

        Le dernier roman de Caroline Lamarche appartient, comme bien d'autre de son oeuvre, à commencer par celui qui en a été le premier opus, "Le jour du chien"(Editions de Minuit, 1996), à cette catégorie-là de textes dont l'histoire est comme une toile d'araignée (évoquée de belle façon dans le premier chapitre du livre) dont la fonction est d'emprisonner dans son piège le lecteur qui petit à petit se laisse hypnotiser non par ce qui lui est raconté, mais par ce que le phrasé, long, rythmé, psalmodié de Lamarche lui dévoile de la narratrice, de son amant M. et de la constellation familiale, le premier d'entre eux étant le père, auquel chaque souffle de ce livre est consacré, celui qui, à la fin de sa vie, il a 80 ans, n'est plus écouté de personne et continue pourtant de parler, pour lui-même, d'une voix sourde et monocorde, "que personne n'écoute, qui a toujours trop d'idées ou des idées trop fines, négligées par l'entourage comme débris dans la bonde ".
          La narratrice prend prétexte de sa rupture avec M. pour laisser venir à la surface ces sensations qu'elle confie d'une certaine manière à l'écriture de la romancière. C'est la loi du genre romanesque: ce qui est ressenti, ce qui est vécu par le protagoniste doit non seulement être formulé, mais aussi donné à ressentir au lecteur. Pour arriver à cette alchimie, le récit ne suffit plus. Le roman doit nous introduire dans un univers sensible érigé à partir d'un style, d'une musicalité de la phrase qui, comme un écho intérieur, résonnera dans le coeur autant que dans l'intelligence ou la raison. Caroline Lamarche réussit avec une élégance quasi musicale cette vibration du texte qui nous donne à entendre ces voix évoquées plus haut, cette parole muette qui accompagne la vie de chacun, celle qui, d'un fragment de vie vécue, fait le miroir d'une vie intérieure, d'une existence antérieure, d'une mémoire enfouie, d'une souvenance enfuie. 
         Car c'est cela qui construit l'énigme de la littérature: par quelles voies subtiles éveille-t-elle en nous, lecteur, ces enchevêtrements de sensations qui deviennent nôtres alors qu'elles sont pure invention du romancier? Est-ce de là, de cet "abandon volontaire de l'incrédulité" qui aurait brisé aussi notre résistance à nous-même, que viendrait l'envoûtement du roman? Est-ce cela qui fait que chaque chapitre de ce "roman" nous appartient, une fois lu, nous laisse avec, enfin, un trousseau de clé qui nous aide à nous comprendre, ou mieux, à nous accepter puisque nous ne sommes plus seuls face à la mort, face aux autres, face à leur silence, face à notre indifférence lasse à leur égard, face à leur violence, face à nous-mêmes? 
        Lamarche nous donne ici un refuge, comme celui que les enfants implorent lorsqu'ils chantent "Cerf, cerf, ouvre moi/ou le chasseur me tuera." et qu'elle place en exergue de son roman. 
Laissez-vous porter par ce roman, qui de l'intime (la mort d'un père, la fusion dans la relation amoureuse) vous transporte en vous-même.

Edmond Morrel, le 5 mars 2017

Caroline Lamarche est membre de PEN Club Belgique (www.penbelgique.com ) Nous l'avions interviewée à différentes reprises à l'occasion de publications antérieures. Ces entretiens sont bien sûr toujours accessibles sur la webradio www.espace-livres.be 



samedi 4 mars 2017

" Le mauvais rôle" de Jean-Baptiste Baronian


 (Dans le cadre des activités de PEN Club Belgique, nous publions des articles consacrés à l'actualité littéraire des écrivains membres du centre belge francophone de PEN International. Edmond Morrel avait rencontré la plupart d'entre eux à l'occasion d'interviews radio qui sont renseignées en fin de rubrique et qui sont toujours accessibles à l'écoute et au podcast sur www.espace-livres.be 
(Jean Jauniaux, Président de PEN Club Belgique )

JB Baronian (© J. Jauniaux)
             


                La notoriété de Jean-Baptiste Baronian s'est établie au fil des années et de plus de soixante livres au double titre d'écrivain et de passionné de littérature. La passion de la littérature, il la transmet au gré des articles critiques (notamment dans "Le Magazine littéraire" où il se spécialisera dans les compte-rendus de romans policiers) , des communications qu'il donne à l'Académie royale de langue et littérature françaises de Belgique (où il succéda, on ne peut plus logiquement, au siège de Thomas Owen), des essais (les trois biographies de Verlaine, Baudelaire et Rimbaud parus chez Gallimard dans la collection "Folio-Biographie" sont un sésame irremplaçable pour se familiariser avec les trois grands poètes du XIXè siècle), des dictionnaires (il a coordonné celui que la collection "Bouquins" consacre à Rimbaud et vient de signer un "Dictionnaire amoureux de la Belgique" chez Plon, qui fait le régal, notamment, des émigrés français installés à Uccle et Ixelles). 
         Il est aussi "le" spécialiste de l'oeuvre de Simenon à laquelle il se consacre à travers l'Association des Amis de Georges Simenon qu'il a créée et dont un des membres les plus éminents est John Simenon lui-même. 
           Mais Baronian n'est pas seulement un passeur de passion littéraire, il est aussi un acteur du livre depuis son entrée chez Marabout où il crée une collection de littérature fantastique, dont il est, aussi, un éminent spécialiste.
           Il est, enfin pourrait-on dire, écrivain. Auteur de nouvelles (il contribue régulièrement à la revue MARGINALES) et de romans. Le premier, "L'un l'autre" paraît  en 1972  aux Editions Morel (avec un seul R) et sera bientôt suivi d'une impressionnante bibliographie romanesque, dont il signe  parfois les livres d'un pseudonyme (Alexandre Lou). 
          S'inscrit-il ainsi dans la tradition simenonienne ou owenienne? Un chercheur, intrigué par l'usage de pseudonymes, devrait un jour étudier cette double piste...
               Jean-Baptiste Baronian est aussi membre du Conseil d'Administration de PEN Club Belgique.

           Jean-Baptiste Baronian vient de publier son dernier roman, "Le mauvais rôle" chez Genèse Editions. 
             Le fil narratif en deux lignes: un petit employé du ministère de la Culture ("un fonctionnaire sans importance et pour ainsi dire sans qualification") est confronté à  une spirale angoissante de harcèlements dont il est la cible, sans qu'il n'en connaisse les raisons. Convoqué chez son supérieur hiérarchique il est interrogé sur la disparition de son ancienne maîtresse, puis enlevé pour un interrogatoire sans queue ni tête...Au fil des chapitres Alex Stevens, le narrateur, perd pied. Ce qui semblait être une enquête de routine, devient une manipulation de plus en plus perverse et sophistiquée. Le roman se déroule à Bruxelles, une ville dont Baronian aime à explorer (il l'a fait dans de nombreux romans) les rues et les lieux, s'inscrivant parfois dans les pas de ses auteurs fétiches (Baudelaire, Verlaine et Rimbaud n'ont-ils pas hanté la capitale belge ?) 
       Le narrateur, et le lecteur à sa suite, sont entraînés dans un labyrinthe où au départ d'une investigation policière, ils franchissent des seuils successifs, avançant dans l'absurde, l'irréel, le fantastique. Le romancier module de chapitre en chapitre la manière de conter, utilisant au départ la palette stylistique du polar, du roman noir, puis, petit à petit, obscurcissant le trait, il nous plonge dans un univers kafkaïen où la mémoire se trouble, le réel s'estompe derrière les fausses apparences, la schizophrénie plantant petit à petit d'inquiétantes balises dans l'esprit perdu d'Alex Stevens en prise à ses tortionnaires, à son passé, à des actes qu'il a peut-être commis. Peut-être pas. Il se sent "damné par l'arc-en-ciel", des mots dont il se souvient soudain, provenant d'Une saison en enfer, "autrefois (son) livre de chevet"
         Rimbaud n'est jamais loin de la folie...ni Kafka, car il y a du désespoir kafkaïen  dans ce roman. Mais pas seulement. Baronian n'est pas un écrivain attendu, il connaît trop bien les lois du genre pour s'y contraindre. A la manière d'un David Lynch en cinéma, ou d'un Gogol en littérature, il ne résiste pas à la jubilation d'insérer des situations ou des personnages risibles. Ainsi lorsque le narrateur, craignant à juste titre des écoutes, demande à sa voisine de 80 ans,  Clémentine Vermeulen, d'utiliser son installation téléphonique, et évoque la mort tragicomique de feu son époux, M. Vermeulen, vendeur de matelas: "il avait attrapé une balle de golf sur la tempe, alors qu'il se promenait paisiblement à proximité d'un bunker dans les environs de Waterloo et il était mort sur le coup".
          Jubilation aussi de décrire les crises de rage - crises purement mentales - d'Alex Stevens qui rêve de fracasser ses interlocuteurs ou, lorsqu'il ne parvient à entrer dans les bâtiments du Ministère de la Culture, où il est pourtant employé même si personne ne le reconnaît, il assimile le bâtiment éclairé à un paquebot..."Et voilà que le paquebot se met en branle et glisse sur le canal. Il remonte les Anvers, vers l'Escaut, vers la mer du Nord, vers le Pacifique..."...
        Baronian nous entraîne au fil des pages dans un Bruxelles faussement familier (Molenbeek, Anderlecht, l'avenue Winston Churchill, le restaurant Cirio...), arpenté par un Alex Stevens qui s'y perd, et qui pourrait devenir un piéton de  Bruxelles, à l'instar d'un certain Bloom à Dublin, et de son comparse Stephen Dedalus. 
            Stephen? 
            Cela sonne comme Stevens...non ?

Edmond Morrel. Bruxelles, le 4 février 2017


Nous avons interviewé à différentes reprises Jean-Baptiste Baronian. Ces entretiens sont toujours disponibles à l'écoute et au podcast sur la webradio littéraire www.espace-livres.be
En voici les titres:
"Dans les miroirs de Rosalie" 
"Dictionnaire Rimbaud"
"On ne voit pas la nuit tomber"
"Jean Ray"
Association Les amis de Georges Simenon
Biographies de Rimbaud, Verlaine et Baudelaire
"Le bureau des risques et périls"
"L'enfer d'une saison" 
"Le dictionnaire amoureux de la Belgique" 


"L'angle de vue" : Portrait de Philippe Jones par le cinéaste Yvon Lammens


 (Dans le cadre des activités de PEN Club Belgique, nous publions des articles consacrés à l'actualité littéraire des écrivains et à des artistes membres du centre belge francophone de PEN International. Edmond Morrel avait rencontré la plupart d'entre eux à l'occasion d'interviews radio qui sont renseignées en fin de rubrique et qui sont toujours accessibles à l'écoute et au podcast sur www.espace-livres.be 
(Jean Jauniaux, Président de PEN Club Belgique )
                   

Cinéaste multiple dans ses curiosités Yvon Lammens plante sa caméra et ses micros aussi bien, dans des sites miniers abandonnés au Congo que sous les lambris de l'Académie royale de langue et littérature française de Belgique, au Musée de l'Armée, dans les archives de la première Guerre Mondiale que dans les ateliers d'artistes. 
                     Cinéaste de la patience, Lammens n'hésite jamais à consacrer plusieurs années à un même sujet si ce dernier l'exige. 
                 L'important pour lui n'est pas l'actualité, mais l'avancée progressive dans la compréhension des thèmes qu'il aborde et dans la complicité avec les personnalités dont il filme le portrait sensible.
Yvon Lammens (© J. Jauniaux)

              Cette démarche nous donne des oeuvres hors-norme, inspirées elles sont aussi instruites et documentées, fluides elles ne reculent pas devant les obstacles qu'elles entourent pour mieux les saisir, argumentées elles n'imposent pas un point de vue, mais nourrissent la curiosité, l'envie d'en savoir davantage.
          On doit à Lammens une filmographie singulière par sa diversité et exemplaire par ses engagements. Il suffit d'aller visiter le site que lui consacre Cinergie pour s'en convaincre:l'Afrique, les SDF, la littérature, l'art contemporain, l'histoire sont autant de sources d'inspiration pour cet observateur engagé.

             Un hommage rendu par l'Académie Royale de Belgique à Philippe Roberts-Jones nous a donné l'occasion une nouvelle fois de constater ce qui fait de l'approche documentaire de Lammens, une plongée dans le temps et l'espace d'un destin, fut-il exceptionnel comme celui de Jones qui fut poète, écrivain, historien d'art et académicien, mais aussi directeur des Musées Royaux et fondateur du Musée d'Art Moderne à Bruxelles, professeur à l'université de Bruxelles, ami des plus grands artistes de son temps et des écrivains, ses pairs. Pendant 16 ans, Yvon Lammens a filmé Philippe Jones dans les circonstances officielles qui faisaient de lui un homme public, célébré et honoré (ne serait-ce que par l'Institut de France), un intellectuel brillant, un érudit de haut vol. Pendant 16 ans, le cinéaste a surtout noué avec son sujet une complicité affectueuse, un compagnonnage sans fatuité qui permirent à l'un de filmer au plus près, à l'autre de se  livrer avec amitié, aux deux de nous donner un portrait érudit, souriant, de la vie d'un homme du siècle qui s'est éteint au milieu de l'été 2016.

              Se jouant de la chronologie qu'il alimente d'anecdotes et de points de repères, le film déroule les différents fils qui, au bout de 50 minutes, constitueront un ensemble dont la cohésion surprend, tant elle parvient à restituer de façon idéale le parcours d'un homme engagé dans la cité. Cette cohésion, cette cohérence viennent autant de ce qui a fait le destin de Philippe Jones, marqué à l'entrée de l'âge adulte par la mort de son père fusillé par l'occupant nazi, que du regard attentionné du cinéaste. Fragments de conversation, (on ne peut pas parler d'"interview"tant la complicité est confiante), regard soudain pétillant par l'évocation d'un souvenir, sourire bienveillant ou grave, mouvement des mains, de la tête, rien de ce qui peut signifier n'échappe au réalisateur de ce portrait.

            On dit que l'Histoire nous construit. Celle qui transparait ici, dans la lumière d'une vie insatiable, nous offre un inestimable viatique dont on ne dira jamais assez combien il mériterait d'être diffusé, partagé, commenté. 

         On sait que d'autres films sont en attente dans la salle de montage du cinéaste. On les attend déjà avec impatience. Qu'il ne se décourage pas de les achever!

Edmond Morrel, le 4 mars 2017

Pour en savoir davantage...

Nous avons interviewé à plusieurs reprises Philippe Jones. Ces entretiens sont toujours en ligne sur le site www.espace-livres.be   

A propos de 

"Tout est brume" (avec Roger Dewint) : http://www.espace-livres.be/Tout-est-brume 


jeudi 2 mars 2017

Grande biographie: "Jorge Semprun, L'écriture et la vie"

Le titre original espagnol de la biographie que Soledad Fox consacre à l'auteur de "La guerre est finie" pourrait se traduire par "Aller-retour: la vie de Jorge Semprun". 

Cet aller-retour correspond aussi à la démarche dans laquelle la biographe inscrit son travail: "La forme de cette biographie et les questions qu'elle soulève n'ont pas été conçues a priori. Elle sont le résultat des documents que j'ai trouvé au fil des ans e de ma lecture des oeuvres de Semprun". Il reflète aussi le destin d'une personnalité inclassable tant Semprun a abordé avec intelligence, engagement, conviction les événements dont il fut tour à tour protagoniste, victime et témoin. 

Quant à sa biographe, tout en évoquant les liens de parenté lointaine qui lient sa famille et celle de l'écrivain, elle regrette de ne pas l'avoir davantage rencontré, n'osant l'appeler de peur de déranger l'intimité de celui qui était "une légende espagnole du XXème siècle, un archétype du talent créatif, de l'engagement politique, et une personnalité charismatique(...), devenu une vedette de l'intelligentsia parisienne, un intellectuel élégant aux manières aristocratiques, un héros et un survivant des camps(...)" Comme nous partageons ce regret même si s'agissant d'un homme aussi présent par le biais d'interviews, de conférences et d'articles, notre frustration est tempérée par l'accès aux ressources documentaires. ( A titre d'exemple, l'émission "Apostrophes" en 1980)

Le défi d'écrire une biographie d'un "génie polymorphe" confirme davantage encore dans le cas de Semprun l'impossibilité de tout connaître, de tout raconter. Soledad Fox cite à bon escient Régis debray qui disait à propos de l'ancien ministre espagnol de la Culture: "Aime-t-on Jorge Semprun pour ce qu'il a été ou pour ce qu'il a fait de ce qu'il fut?" 

Semprun "est aussi ce qu'il écrit" répond la biographe au terme d'un ouvrage qui se lit d'une traite, hormis ces instants où l'on se surprend à noter les références des livres que l'on se promet de lire, des films, dont Semprun fut le scénariste, dont on parle à la recherche des copies DVD, mais aussi des livres d'Histoire qui nous replongeront dans ces événements qui ont fait le XXème siècle et dont la mémoire doit, davantage aujourd'hui que jamais, être ravivée, ranimée, étudiée...

Parmi les essais, citons l'un ou l'autre livre qui renoue avec l'actualité : "Une tombe au creux des nuages" (histoire de l'Europe au XXème siècle) et "L'homme européen" (co-écrit avec Dominique de Villepin).
Parmi les romans, nous aimerions les citer tous et les placer dans la bibliothèque idéale à la suite de "L'écriture ou la vie" dont le titre de la biographie de Soledad Fox est la paraphrase. 

Entre le "ou" et le "et" résident le vertige et l'infini d'une vie.

Edmond Morrel, le 3 mars 2017 


La vie de Jorge Semprún reflète presque tous les épisodes de l’histoire de l’Europe au XXe siècle. Depuis sa naissance, en 1923, dans une famille de la grande bourgeoisie madrilène, en passant par le traumatisme de la Guerre civile et de l’exil, jusqu’au maquis et à la déportation au camp de Buchenwald, sans oublier l’aventure communiste, Jorge Semprún a tous les traits des "voyageurs déracinés" des grands intellectuels du siècle, selon l’expression de l’historien Tony Judt. Écrivain, scénariste, Jorge Semprún a construit une œuvre singulière – Le Grand Voyage, Quel beau dimanche, L’écriture ou la vie, Une tombe au creux des nuages –, qui traite de la mémoire, de l’essor des totalitarismes et du poids de l’Histoire sur les individus. Il est mort à Paris en 2011. Voici la première biographie d’un homme dont la vie ne ressemble à aucune autre.


mercredi 1 mars 2017

Serge Meurant en visite dans l'atelier d' Arié Mandelbaum


 (Dans le cadre des activités de PEN Club Belgique, nous publions des articles consacrés à l'actualité littéraire des écrivains membres du centre belge francophone de PEN International. Edmond Morrel avait rencontré la plupart d'entre eux à l'occasion d'interviews radio qui sont renseignées en fin de rubrique et qui sont toujours accessibles à l'écoute et au podcast sur www.espace-livres.be 
(Jean Jauniaux, Président de PEN Club Belgique )

Nous avons, à différentes reprises, évoqué les publications de Serge Meurant et les ouvrages publiés dans l'entrelacement de la littérature et de l'image par les Editions L'esperluète. A chaque nouvel ouvrage, une manière d'enchantement envahit le lecteur: celui suscité par le double exercice auquel il est chaque fois invité, lire et regarder. 
Ce double mouvement s'accompagne de bien d'autres qui sont autant de croisements et de métissages entre les images suscitées par le texte à sa lecture et celles offertes par l'image à leur contemplation. Le plus enrichissant de ces allers-retours est sans doute le paysage mental qu'ils font naître. 
Le texte, transformé par la lecture, en imaginaire multiple (on sait combien la poésie de Serge Meurant, pour ne citer que lui en cette occasion, est lumière et musique, contrastes et harmonies) et l'image, dont on essaie de formuler la sensation qu'elle irradie, se mêlent sans jamais se confondre, s'entrelacent sans s'annihiler. Aucun des deux composants ne supplante l'autre. Ils sont comme des miroirs face à face, créant un infini dont le spectateur est le visiteur infatigable.